Addiction des enfants au smartphone ? Vous méritez la vérité !

Jan 10, 2018 4 commentaires par

Tribune écrite par :

Laure Deschamps, fondatrice de la Souris Grise et de Tabletus, démarche d’accompagnement à la parentalité numérique

 

Les mots qui fâchent

Le mot est lâché : addiction. Le mot qui fait peur, le mot qui marque. Les enfants développeraient une forme d’addiction au smartphone. Le débat est relancé avec la démarche de deux actionnaires d’Apple qui ont adressé le 6 janvier un courrier pour demander au groupe de lutter contre l’addiction des enfants aux smartphones (cf. cet article du Monde).les mots qui fâchent
« Ils passent leur temps dessus ! Ils savent mieux que moi ! Ils se servent des écrans avant de savoir parler ! »
Les adultes écrivent et débattent en permanence sur le sujet des écrans et des enfants : articles et études se succèdent, certains pour dire que les enfants s’emparent avec intelligence de la technologie (cf. cette étude menée par l’université d’Oxford), d’autres pour dire que le danger est grand, voire fatal, de proposer des outils technologiques aux enfants, tout en dédouanant les parents de leur rôle.

 

Le dérèglement parentique

Avant toute chose, voici une petite série de questions à destination des parents et des adultes en général :
– Combien de temps passez-vous par jour sur votre smarpthone ?
– Combien d’écrans utilisez-vous quotidiennement ?
– Acceptez-vous l’idée d’éteindre  votre smartphone (totalement, d’appuyer sur le bouton d’arrêt) pendant une nuit ? Une journée ? Une demi-journée ? Une heure ? 5 minutes ?

Allez, une seconde petite série de questions pour aller jusqu’au bout de l’expérience :
– S’il y a de jeunes enfants autour de vous équipés de smartphones, qui a offert ces écrans personnels  ?
– Les smartphones des enfants que vous connaissez ont-ils été conçus pour des enfants ou pour des adultes ?

Il ne s’agit pas de jeter bêtement la pierre aux parents. Mais de comprendre pourquoi nous assistons depuis deux / trois ans  à un certain dérèglement climatique de la parentalité – et comment agir dessus.
Notre société a vécu une révolution d’usages inédite depuis une dizaine d’années avec l’accroissement considérable des écrans dans les foyers et la présence chaque seconde à notre côté d’assistants de vie (nos smartphones principalement). Cette révolution s’accompagne d’un équipement de plus en plus précoce des enfants en smartphones, dès le primaire et parfois dès l’entrée au CP. Cet équipement se fait toujours pour de bonnes raisons bien sûr : les parents sont bienveillants et font ce qu’ils pensent être utile et important pour leur enfant.

 

Enfants et parents depuis dix ans

Les enfants de leur côté n’ont pas changé. Les enfants jouent à 100%. Ils vivent à 100%. Ils rient à 100%. Ils se construisent, évoluent, grandissent, apprennent avec les outils qu’on leur propose, dans la société dans laquelle ils naissent. Les enfants ont un modèle permanent sous les yeux, leurs parents. Ils apprennent progressivement à maîtriser leurs émotions et ils ont besoin d’aide pour grandir sereinement, chacun à leur rythme.

Les adultes de leur côté, ont changé radicalement d’usages technologiques. Ou plutôt de réflexes technologiques. Nous sommes littéralement fascinés par les écrans, absorbés par des tâches que l’on croit urgentes, gérant nos journées comme un puzzle temporel – si nous avons un petit temps d’attente, notre smartphone est toujours là pour nous occuper. Nous sommes adultes et volontaires face à ces expériences technologiques toujours plus intuitives, immersives, réellement passionnantes, impressionnantes, tellement ludiques et profondément addictives. Tiens donc, le mot est lancé ! Bien sûr que nous sommes accro à nos smartphones, nous, les adultes. Smartphones que nous sortons par réflexe et non par besoin. Même si, je le sais bien, l’utilisation du mot addiction est ici critiquable car les effets de manque se gèrent plutôt bien.

 

L’addiction au smartphone

Cette addiction est-elle renforcée voire provoquée par des sociétés comme Apple, Google, Facebook ? Assurément. Les pratiques marketing appliquées aux réseaux sociaux ou aux plateformes fonctionnent à merveille : tout est fait pour que vous restiez le plus longtemps possible au sein de l’appli ou du site que vous consultez, que vous regardiez des vidéos en boucle, que vous consultiez et commentiez les liens de vos amis, que vous postiez encore, que vous jouiez encore. 

Les géants numériques ont basé leur modèle publicitaire sur leur capacité à capter votre attention : plusieurs ex dirigeants de ces entreprises l’ont récemment reconnu et expliqué (cf. cet article 20 Minutes sur l’économie de l’attention). La plupart des adultes auraient besoin d’aide pour prendre de la distance par rapport à leurs usages, pour ne pas céder aux sirènes des notifications, pour acquérir des réflexes sains.

Et dans tout ça, on a oublié l’essentiel… Les enfants, vifs et intelligents, apprennent et profitent de tous les espaces de jeu qu’on leur met entre les mains. Les parents, pris par l’accélération des usages, en ont oublié leurs réflexes de parents et s’appuient sur des arguments qui n’en sont pas mais que tout le monde répète comme une antienne : « Ils passent leur temps dessus ! Ils savent mieux que moi ! Ils se servent des écrans avant de savoir parler ! »

 

L’école de la parentalité

Les parents n’ont pas besoin de solutions toutes faites !

Tous les parents le savent : la parentalité, ce n’est pas ça, ce n’est pas un travail mâché par d’autres. La parentalité, c’est la meilleure école de la vie, celle où on expérimente, on se trompe, on réajuste. Chaque jour. Chaque année. Pour chacun de ses enfants. Les parents ont essentiellement besoin aujourd’hui de prendre conscience qu’ils peuvent endosser leur rôle parental par rapport aux écrans. Et que ce rôle est indispensable pour que les enfants deviennent des citoyens numériques éclairés et libres.

Les parents méritent aussi d’entendre certaines vérités : qu’il faut éviter de mettre dans les mains de jeunes enfants des smartphones (on ne parle pas ici de petits portables juste pour appeler et envoyer quelques SMS) et encore moins des smartphones équipés de forfait data. Les adultes ont déjà bien du mal à gérer leurs smartphones si addictifs. Pourquoi donc proposer cette expérience personnelle à des enfants qui n’ont pas les armes personnelles pour s’en détacher ? 
La vraie question n’est pas : les enfants sont-ils addicts aux smartphones ? Mais : à quel âge peut-on équiper un enfant d’un outil technologique personnel potentiellement addictif ? Il y a une différence majeure entre prêter un smartphone d’adulte à un enfant pour lui permettre d’accéder à un contenu de son âge (avec des temps raisonnables) et offrir un smartphone personnel à un enfant de moins de 12 ans.

Vous voulez que votre enfant maîtrise la technologie ? Attendez le plus longtemps possible pour lui offrir son premier smartphone ! Cela ne veut pas dire l’enfermer dans une bulle non technologique. Donnez-lui accès à toutes les technologies, progressivement, avec votre aide, avec vos explications, avec vos conseils, échangez avec lui, soyez à son écoute toujours, partagez des jeux, des vidéos, des chaînes Youtube, des livres numériques : accompagnez-le !

Utilisez le numérique à bon escient, pour favoriser vos valeurs familiales, pour jouer et partager ensemble sur des écrans collectifs, pour favoriser des apprentissages, pour découvrir le monde ! Oui, cela demande du temps, de l’adaptation, des erreurs et des réajustements. L’addiction des enfants au smartphone ? C’est d’abord une question, complexe, de parents.
Mais contrairement au dérèglement climatique, les réponses existent et surtout : il n’est jamais trop tard pour agir.

A la maison, Actus, Analyses, Numérique familial, Par support, Que pour les parents !

Cet article a été écrit par :

Une souris à l'affût. Journaliste et experte en usages et offres numériques pour enfants.

4 commentaires to “Addiction des enfants au smartphone ? Vous méritez la vérité !”

  1. Le débat de janvier : enfants et écrans – Fontenay numérique – Veilleur du Web says:

    […] Souris grise – Longue réflexion sur le rôle des parents qui doivent s’interroger sur leurs propres usages où ils constateront qu’en effet les portables sont vite addictifs. Deux grands principes : […]

  2. Le débat de janvier : enfants et écrans – Fontenay numérique says:

    […] Souris grise – Longue réflexion sur le rôle des parents qui doivent s’interroger sur leurs propres usages où ils constateront qu’en effet les portables sont vite addictifs. Deux grands principes : […]

  3. Louise Guertin says:

    Merci Laure pour cet excellent article! Dans le cadre de mon travail (comme orthophoniste), je remarque effectivement une grande impuissance de la part de certains parents qui souhaiteraient mieux encadrer leurs petits, mais qui peinent à suivre l’évolution effarante de la technologie…Pas toujours facile à suivre même si on s’y intéresse!
    Il y en a d’autres qui sont très fiers de voir autant d’autonomie chez leur petits et qui ne réalisent pas qu’en fait, leur progéniture ne fait que jouer compulsivement à des jeux ou papillonner erratiquement sur internet à longueur de journée. Un accompagnement serré est absolument nécessaire de ce côté de la part des parents et des intervenants. De mon côté, même si j’utilise beaucoup le iPad en thérapie, je regrette un peu l’époque des écrans d’ordinateurs parce qu’ils se prêtaient beaucoup plus à la conversation et au partage que le iPad.

    • Laure says:

      Bonjour,
      Lors des rencontres Tabletus (accompagnement parentalité numérique), j’essaye avant toute chose de redonner confiance aux parents justement. Même s’ils ne sont pas à l’aise avec la technologie, même s’ils se sentent dépassés, ils restent parents et peuvent toujours encadrer, limiter les usages qu’ils ressentent excessifs, discuter avec leurs enfants, s’intéresser, sans jugement à toutes leurs pratiques. Ce sont des réflexes à retrouver :).